Marston, Logan et le crépuscule des mythes modernes.

Avant de commencer, je préfère prévenir: Je parlerai ici de Logan de James Mangold, de Red Dead Redemption et d’Impitoyable de Clint Eastwood. No spoiler, je ne dévoile rien de bien méchant, mais avoir vu les films et avoir joué un peu au jeu vous permettra de mieux comprendre mon propos. Bisous.

 

Commençons en y mettant les formes: Bonne année 2018 à vous qui lisez ces lignes, et merci pour les retours chaleureux sur mon premier article. C’est agréable de savoir que j’ai pu vous intéresser avec mes divagations. Nouveau papier aujourd’hui donc, et celui-ci me tient particulièrement à cœur. Il y a quelques mois, comme beaucoup d’entre vous, je suis allé au cinéma voir Logan de James Mangold. Et comme beaucoup d’entre vous j’en suis sorti ravi, ému, émerveillé, subjugué, et tout un tas d’autres émotions agréables. Mais Logan m’a touché encore plus personnellement car il utilise des codes issus d’un sous-genre bien particulier que j’apprécie énormément: Ceux du western crépusculaire. Et j’avais besoin d’une excuse pour vous parler de ça.

C’est quoi donc le western crépusculaire alors ? Et bien je vais essayer de répondre à cette question, en vous racontant l’histoire du western en général tant qu’on y est. Mais j’aimerais surtout revenir sur un point important mis en avant dans Logan: Que se passe-t-il quand on sort un mythe de son univers de fiction pour le mettre face à une réalité difficile et impitoyable ?

Partons pour donc pour l’Amérique et remontons le temps pour commencer par le commencement. Et ça va vous paraître un peu étrange comme point de départ, mais j’ai décidé de vous conter l’histoire d’un personnage de fiction très particulier qui a navigué entre le légendaire et le réel: Le célèbre Buffalo Bill.

Bufallo Bullshit

[…] une gueule qui se remarque et un parcours sans faute du parfait colon, à faire pâlir n’importe quel speedrunner de The Oregon Trail.

Un dime novel sur les aventures de Buffalo Bill et sa très spécifique gravure en couverture

En lisant le nom de Buffalo Bill, la première chose qui vous vient en tête, là maintenant, c’est : Soit un spectacle de Disneyland Paris, soit un jeu de mot sur la façade d’un restaurant de viande. Au pire, vous avez de vagues souvenirs d’un tome de Lucky Lucke où d’apparitions de son nom dans des tas d’œuvres de fiction. Et vous n’auriez bizarrement pas tort. Parce que c’est aujourd’hui tout ce qu’il reste de Buffalo Bill (du moins de ce côté de l’Atlantique). Un tas de caméos dans différents médias et un nom ancré dans cette partie d’imaginaire collectif liée aux histoires de cowboys. Tout comme ceux de Calamity Jane, Billy The Kid ou Eric et Ramzy (Quand ils ont joué les Dalton ! Mais si souvenez vous, faites un effort). Beaucoup de fictif et très peu de réel donc.

Commençons par replacer Bufallo Bill dans le contexte de l’époque : C’est le début du XIXème siècle et tout le nouveau continent est occupé par les Américains. Tout ? Bah oui, parce qu’on n’est pas dans Asterix et que les fusils, c’est plus efficace que la potion magique.

Les États-Unis ont pratiquement fini d’étendre leur territoire en s’étalant vers l’Océan Pacifique. Domptant les terres sauvages et massacrant au passage les autochtones quand ils bloquent le chemin. America, fuck yeah. Derrière l’avancée des pionniers, dans les premières colonies de la côte Atlantique, il faut conter les récits de cette conquête. Mais il faut avouer que “L’incroyable Histoire des Couvertures à la Variole” ou “Comment ma Femme fût Mangée par un Coyote“, c’est pas super super vendeur. Donc on commence à romancer. On romance même à fond.

Le plus gros de cette douce propagande passe par la littérature. A l’époque, on publie dans des magazines hebdomadaires des histoires courtes, pas chères à produire et pas chères à acheter. Viendront ensuite les dime novel, des romans d’une centaines de pages qui ne coûtent que dix cents, principalement destinés aux enfants. C’est par là qu’on introduira dans l’imaginaire collectif des stéréotypes toujours vivaces aujourd’hui : Celui de l’indien sauvage qui fait “youyou” en se mettant la main devant la bouche, le pionnier courageux qui tient son champ et ses bêtes à l’abri des loups, le cow-boy qui parle à l’oreille des chevaux, le soldat héroïque, les bandits sans scrupule avec des bandanas autour du cou, etc… Il faut montrer qu’à l’Ouest on avance, on conquiert, qu’il fait bon être Américain, fuck yeah.

C’est dans ce contexte que le personnage imaginaire de Buffalo Bill se développe: Il est beau. Il porte le chapeau stenson comme personne. Arbore un duo moustache barbichette à la Colonel Sanders. Il est courageux. Il a fait la guerre. Mais surtout il tient son surnom badass de ses talents de chasseur, qui lui permirent de décimer une grande partie de la population de bisons du pays. Cinq mille bêtes en une seule année… Fuck yeah ?

Alors, qu’est-ce qui rend le personnage de Bufallo Bill si particulier ? Et puis, c’est quoi le lien avec Logan ? Déjà, on se calme, et puis j’explique.

Saviez-vous que derrière ce personnage de fiction se cache un homme qui a bel est bien vécu à cheval (dans tous les sens du terme) entre le XIX et le XXème siècle ? Son véritable nom était William Cody. Et hormis ses “exploits” de massacreur de bison, le reste de sa légende tient juste de la fiction pure et simple. Plus romancée tu meurs. Bullshit total. Ce qui a fait de lui l’élu, c’est son côté gendre modèle de l’Amérique conquérante. C’est une gueule qui se remarque et un parcours sans faute du parfait colon, à faire pâlir n’importe quel speedrunner de The Oregon Trail. Dans la réalité, il a d’abord parcouru le pays d’est en ouest à cheval pour livrer le courrier vers la nouvelle frontière avec le Pony Express. Puis participa à différentes batailles contre les autochtones, sans briller plus que ça, avant de se reconvertir en chasseur de bisons pour fournir de la viande aux travailleurs des chemins de fer.

Ce qu’il y a de particulier avec William Cody néanmoins, c’est qu’il est un exemple rare d’être humain ayant eu l’occasion de vivre avec son mythe. Il a trente trois ans quand il trouve un accord avec une maison d’édition pour écrire et romancer ses aventures. Il deviendra Buffalo Bill. Il est vivant lorsque tout le monde lit des livres sur des faits imaginaires. Sur SES faits imaginaires. C’est lui-même qui met ensuite en scène les batailles fictives de son alias dans ce qu’on appellera en France “Les Cirques de Buffalo Bill”. Dans lesquels il jouera son propre personnage jusqu’à la fin de sa vie. Imaginez deux secondes être un enfant dans l’est Américain lisant des dime novel sur l’histoire de Buffalo Bill. Et de vous dire qu’il est possible de voir le héros de votre livre en chair et en os le samedi soir en centre ville. C’est comme si non seulement Tony Stark existait vraiment dans notre réalité, mais qu’en plus il jouait lui même Iron Man dans Avengers. Mind blown.

Buffalo Bill/Will Cody dans une mise en scène pas du tout colonialiste en marge d’un show

Cody va exporter son cirque dans le monde entier en emmenant toujours avec lui ses animaux et ses propres autochtones pour jouer les indiens de ses mises en scène. Parce que oui, on peut massacrer des bisons et être contre le white washing, c’est pas incompatible. Il fera même une longue tournée française, allant jusqu’à s’installer sous notre Tour Eiffel où il attirera des millions de visiteurs. Le Figaro a d’ailleurs fouillé dans ses archives il y a peu pour y trouver les documents couvrants l’événement . Le Midi Libre a lui trouvé des traces de son passage en Avignon en 1905. Ce spectacle existe toujours un peu à Disneyland Paris où “La Légende de Buffalo Bill avec Mickey et ses Amis” est jouée depuis des années avec la même ambition qu’à l’époque : Mettre en scène la glorieuse conquête de l’Ouest et tous ses clichés.

Et c’est exactement là où je voulais en venir : Buffalo Bill et son personnage sont importants pour notre histoire culturelle car ils fûrent un vecteur important de la culture du far west. Un précurseur. D’abord par la littérature à l’échelle du pays de l’Oncle Sam, puis à l’international grâce à ses spectacles. C’est via ces récits, via ces aventures et ces mises en scène qu’il a crée un monde parallèle et imaginaire, ancré en partie dans le réel. Une réalité embellie. Au moins pour lui.

William Cody a créé Buffalo Bill, et Buffalo Bill a créé le western dans la culture collective. Ses show ont servi de terreau où la légende de l’Ouest a pu pousser pour être enfin exploitée à travers le cinéma. Et ce pratiquement dès sa création. Dès 1903, Le Vol Du Grand Rapide, met en scène l’attaque d’un train par des bandits et est considéré comme le premier western. D’un petit travail d’embellissement de la réalité et via un mythe vivant uniquement pour porter sa légende et son monde idéalisé naîtra donc un genre fondateur. Une culture à part entière qui envahira toute la société. Des cours d’école aux salles obscurs.

 

Ton Univers Impitoyable

Le western crépusculaire, c’est le chant du cygne d’un genre cinématographique. Et qui de mieux pour graver l’épitaphe du western que celui qui l’a rendu si populaire

Du coup, le western en tant que genre cinématographique c’est quoi ? Si on est à peu prêt d’accord qu’il a commencé avec Le Vol du Grand Rapide, on est aussi d’accord que son testament se trouve dan C’est la mise en scène d’une période particulière des États-Unis, celle de la conquête de l’Ouest, en empruntant la plupart de son imaginaire aux dime novel de la fin du XIXème. Mais, alors, c’est quoi un western crépusculaire ? Et bien c’est à la fois un genre particulier qui traite en même temps de la fin de cette période, mais aussi qui veut en finir avec le western imaginaire.

Le but du western a toujours été de renvoyer une image positive de lui-même au public américain et de glorifier les aïeuls. Et aussi de montrer que malgré sa jeunesse, le nouvel Eden prouve qu’il possède sa propre mythologie. Ses héros son d’ailleurs pas mal calqués sur ceux du preux chevalier dans notre culture. Et toc la vieille Europe, tu vas faire quoi. Il faut noter aussi que quand le genre envahit les salles obscures, les Américains sortent victorieux de la seconde guerre mondiale, et le niveau de patriotisme est over 9000. Le western est alors partout. A la fin des années 50, faute de moyens, les plateaux de tournage se déplacent vers l’Europe. Et ainsi naquit le western spaghetti. Avec un discours qui change un chouilla puisqu’en déménageant le genre se déracine et voit ses fondements un peu questionnés par des réalisateurs européens comme Sergio Leone. Mais voilà, à la fin des années soixante, c’est le drame. Tout s’écroule. Trop de western tue le western. C’est l’overdose. Le public fini par se lasser. Et puis l’héroïsme de la seconde guerre mondiale a laissé place à la fatigue du conflit au Vietnam. Une grande partie de l’audience devient hermétique à la violence.

On est aussi passé à autre chose, on a changé de frontière. La vieille conquête de l’Ouest, on s’en tape un peu. Maintenant on vise les étoiles. La nouvelle frontière se trouve dans le ciel. “On a marché sur la Lune alors vos histoires de cow boys, lol”, diront les américains. C’est ainsi qu’en 68 arrivera 2001, L’Odyssée de L’Espace de Kubrick. Qui fascine parce qu’il innove. C’est nouveau et dans l’air du temps.

Ça sent grave le sapin pour le western. Alors dans les années 70-80, ceux qui continuent à faire vivre le genre décident que perdu pour perdu, autant être francs : La conquête de l’Ouest c’était pas beau à voir. Marre des légendes, des clichés, il faut montrer cette période comme elle était vraiment : Violente, cruelle et pleine de désillusions. La discours devient beaucoup plus critique. Le soleil se couche sur les anciennes gloire et l’Histoire s’assombrit: C’est la naissance du western crépusculaire.

Il emprunte au genre du western spaghetti ce nouvel archétype de héros moins manichéen qui était souvent interprété par Clint Eastwood. Il n’est plus ce parangon de sagesse et d’héroïsme. La réalité est dure et froide. Les indiens ne sont pas forcements les sauvages de l’Histoire. La Gattling apparaît comme un objet de mort de masse. Y’a du sang, de la chique et du mollard. Le western crépusculaire, c’est le chant du cygne d’un genre cinématographique. Et qui de mieux pour graver l’épitaphe du western que celui qui l’a rendu si populaire: Clint Eastwood réalise en 1992 Impitoyable, considéré par beaucoup comme le testament du genre.

Clint Eastwood dans Impitoyable

Impitoyable, c’est l’histoire de Bill Munny, un ancien tueur sans trop de morale qui est devenu trop vieux pour ces conneries. Jusqu’au jour où un tout jeune chasseur de prime débarque chez lui et lui propose un contrat : On a tabassé une prostitué en ville et les filles de la maison de joie se sont cotisées pour se payer la tête de l’agresseur. Alors, déjà ça pose un tableau sacrément différent du western classique : Le héros est un vieux grincheux tout rouillé, un tueur à gage dont la morale suit le cour du dollar. On découvre aussi que le méchant n’est pas si méchant que ça. Que l’Ouest, c’est pas trop le nouvel Eden mais plutôt un endroit où tout le monde tente de survivre dans une atmosphère crasseuse. Un ouest réaliste où les héros n’existent pas. Où les cow-boys sont ce qu’ils sont censés être. Pas des as de la gâchette mais juste des gars qui doivent gérer des bêtes. C’est chiant. C’est moche. Mais c’est comme ça.

Ce qu’il y a d’intéressant dans Impitoyable et qui finit de fixer les codes du crépusculaire, c’est l’interruption à plusieurs moments de l’imaginaire dans le réel : Le jeune apprenti qui regarde Bill Munny comme une légende, qui l’idéalise, qui veut devenir comme lui. Mais qui découvre un Clint Eastwood désagréable, violent, froid. La réalité de l’Ouest traîne ses légendes dans la boue. Et puis il y a ce personnage cliché sorti d’un dime novel qui débarque au milieu du film. Un chasseur de prime tout habillé de blanc. Avec son beau chapeau. Qui détonne complétement avec l’ambiance poisseuse du village. Ce gars, c’est l’incarnation même du western de notre imaginaire. Il se la raconte. GRAVE. Il a tout fait et il a tout vu. D’ailleurs il a un biographe qui le suit partout et qui romance complétement ses aventures (ça vous rappelle quelqu’un ? Si oui, bravo, vous avez bien suivi et je vous envoie un bon point par fax). Biographe qui se rend compte d’ailleurs qu’au final, le cow-boy fringuant est une immense baltringue qui fuit face à la violence extrême des événements.

Tout dans ce film est l’allégorie de la fin d’un genre. Il s’agit ici de mettre en scène le crépuscule du mythe de l’ouest, de le confronter à la réalité au sein même de l’œuvre et de dire au spectateur “voilà vos clichés, vos croyances, vos repères culturels. Et voilà même l’acteur qui a incarné ce héros que vous idéalisiez. Ils vont affronter leur ultime ennemi : La dure réalité.”

 

Red Dead Redemption: Wild VS Man

Jusqu’à cette fin qui a marqué tous les esprits, cet homme qui représente l’Ouest sauvage se persuade à tort, qu’il a encore sa place dans ce nouveau monde.

Dans le jeu vidéo, quand on parle de western, le premier titre qui vient en tête c’est évidemment l’excellent Red Dead Redemption. Le jeu de Rockstar sorti en 2010 tire tout son univers de nos clichés communs et donc, par extension, du cinéma. Tous les stéréotypes y sont. Mais comme pour le western spaghetti et le western crépusculaire, point d’héroïsme. Beaucoup de recul et un œil critique. Venant des créateurs de la satire du monde moderne qu’est GTA, rien d’étonnant. La boussole morale indique tous points cardinaux à la fois et il va sans dire que la violence est partout.

Pour ceux qui n’ont pas joué au jeu, Marston est un ancien membre d’un gang de criminels. Après avoir purgé une peine de prison, il est forcé par le tout jeune Bureau Fédéral des Investigations (ou FBI dans la langue de Seth Rogen) à chasser ses anciens malfrats de coéquipiers. Si en surface, l’histoire de repentance et de vengeance n’est pas si originale, le cœur du propos de RDR se trouve plutôt dans le conflit qu’entretient Marston avec la modernité.

Le jeu se déroule en 1910. La conquête de l’ouest est terminée. On a repoussé le sauvage et on commence à installer la nouvelle vague de colons venus chercher une

La scène d’introduction de RDR est un modèle en matière d’exposition

vie meilleure. Quand Marston sort de prison, le monde a changé. Il est devenu une relique d’une autre époque. Cette tension est visible dès les premières minutes du jeu et la cinématique du train (dont l’idée fût reprise plus tard dans Westworld au passage) où les passagers discutent des avancés technologiques et d’à quel point l’ouest et ses habitants sont sauvages et primaires. Marston est au milieu de tout ça. Habillé en cowboy, détonnant parmi ces hommes en costard, et ces femmes en robes gainées et immaculées. Un cliché vivant au milieu d’un monde qui a déjà tourné la page de son époque. Une pièce de musée.

 

D’ailleurs, cette sensation de mondes qui se rencontrent est encore plus visible dans les rues de Blackwater, la grande ville à l’Est. On y trouve des voitures, des avenues pavées, une grande gare, des bâtiments en pierres qui contrastent avec les villages poussiéreux du désert et leurs bicoques en bois. Red Dead Redemption, c’est donc avant tout l’histoire d’un vieux cliché qui fait face à la réalité. Qui observe incrédule l’avancée de la civilisation, de la ville, de la modernité et de tout ce que ça comporte d’administrations et de politiques. Il tente de survivre en étant ce qu’il reste de ce territoire sauvage. Ce qu’il est et où il vit se retrouve dominé. Conquit. Dompté.

Jusqu’à cette fin qui a marqué tous les esprits, cet homme qui représente l’Ouest sauvage se persuade à tort, qu’il a encore sa place dans ce nouveau monde.

Et c’est en ça aussi que Red Dead est une œuvre crépusculaire si on la regarde sous un certain angle. Tout se passe dans la plus grande des violences. Celle des corps qui s’affrontent mais aussi celle des époques qui s’entrechoquent. Comme pour Impitoyable ou Buffalo Bill, il y est question du chamboulement crée par la fin d’une ère et de la disparition des mythes qui y sont liés. Et là où le héros William Cody s’est adapté, le sauvage Marston a plié.

Logan et la mythologie moderne

Ce film, c’est tout ce que l’Amérique aime raconter d’elle même. Mais il décide d’utiliser ces codes pour en faire quelque chose de violent, de critique. De crépusculaire.

Et on en vient enfin à Logan. Aaah. Logan. Quel pied quand même. Les parallèles avec ce que je viens de raconter juste avant sont si nombreux… Déjà, parlons du statut actuel des super-héros: Ils représentent tout simplement une mythologie moderne. Ils sont les nouveaux cowboys. Les nouveaux Hercules et Persée. Leurs histoires sont présentes dans nos imaginaires comme les récits Homérique ou les contes de Perrault. Tirez une fléchette sur un planisphère et il y a peu de chance pour qu’à l’endroit visé, personne ne connaisse Batman ou Spider Man (à part si vous visez dans l’eau donc je me rend compte que mon analogie ne tient pas, veuillez faire comme si vous n’aviez rien lu). Ils représentent un socle culturel et moral important de la civilisation occidentale. Ils ont leur dieux, leurs héros et leurs Némésis. Tous basés sur des archétypes déjà bien connus.  En plus de ça, ils traversent avec nous l’Histoire et partagent nos problèmes et nos peurs. Mais aussi, comme le dit très justement James Mangold, le réalisateur, dans le making-of du film:

“Le film de super héros est devenu l’équivalent du western des années 50. Il en sort une dizaine par an”

Hé oui. Comme le western à l’époque, ce genre particulier sature la programmation de nos salles obscures. Ils sont partout, à voltiger en tenues moulantes. Et la lassitude s’installe. Cette saturation a donc amené Mangold, qui avait déjà réalisé son Wolverine avec un “Le Combat de l’Immortel” tout en retenue PG13 à se dire “il est temps pour ce genre aussi de connaître la rude beauté d’un crépuscule mérité”:

“Je voulais quelque chose qui se rapproche d’Impitoyable. Pas dans l’intrigue, mais dans l’impact qu’à eu ce film sur le genre du Western. Car Clint Eastwood, qui était autant aimé que suivi, à réussi avec ce film à retourner son image”.

Car c’est tout le sel de ce Logan: Retourner l’image du personnage de Hugh Jackman pour le confronter à la réalité. Le film se déroule dans un futur pas si lointain, qui ne se veut pas dystopique selon le réalisateur. Donc disons… Réaliste et pessimiste. Old Man Logan a raccroché les griffes et pour cause, être un mutant, c’est chaud. Il vit caché et s’occupe de Charles Xavier, tenu à l’écart car lui aussi a été frappé de plein fouet par un truc très violent: Vieillir. Comme le personnage de Clint Eastwood dans Impitoyable donc, Logan est vieux, fatigué, malade, à la retraite de son passé glorieux et traîne derrière lui sa légende comme un fardeau. Et comme Bufallo Bill, ce bougre qui ne daigne pas mourir doit conjuguer ce passé fantasmé avec un présent beaucoup moins charmant et tendre avec lui. Tout le film tourne autour de cette dualité entre le mythe et la réalité. L’exemple le plus marquant se trouve évidemment dans cette scène un peu méta où Logan ouvre un comics X-Men et en critique la véracité des faits.

Et si Wolverine n’a jamais été un personnage totalement manichéen, celui de Logan brille par son absence de morale. Il voit d’abord ses intérêts. Et ses actes de bonté ne semblent motivés que par le profit où par ce naturel profond qu’il tente d’enfouir. Logan est torturé. Il souffre. Il n’est ni bon ni mauvais. Il n’est juste pas quelqu’un de bien. Mais surtout, et pour la première fois, on le voit humain. En train de souffrir physiquement et mentalement. On comprend ce qu’il endure: Être éternel est une souffrance (ce qui était déjà traité dans le film précédent). Ses faiblesses se voient enfin.

Tout ce passé de légende ressurgit avec l’arrivée de Laura (incarnée par la si talentueuse Dafne Keen dont je partage la vidéo d’audition pour le film tant c’est délicieux). Elle représente tout ce qu’il essaie d’oublier. Comme pour lui, ses griffes font d’elle le résultat d’une expérience. Une machine. Un animal sauvage. Une version de lui plus jeune, mais aussi plus brute, moderne, violente. Elle est à l’image de ce nouveau monde et pas un personnage de bande dessinée. Le mythe se confronte de nouveau à la réalité quand Laura explique qu’il faut rejoindre Eden. Un endroit fictif trouvé dans un comics. “This is a comic book, this is just fantasy“, répétera Wolverine. Comme pour montrer au spectateur qu’il ne fait plus parti du monde imaginaire que l’on avait bâtit autour de lui et de son personnage. Il fait partie de la réalité, de notre réalité. Et que ces deux univers ne peuvent pas cohabiter.

Il est vu par ses ennemis, ses alliés et par lui même comme une légende vivante. Comme pour Impitoyable, le héros cherche à se séparer de cette image de fiction. Mais il est rappelé par la réalité pour une ultime tâche. Et comme pour Red Dead Redemption, c’est aussi l’histoire d’un mec perdu dans un monde qui va trop vite, qui ne veut plus de lui, et d’une société qui veut effacer l’humain derrière le mythe. Comme tout bon récit crépusculaire, le film est violent. Sans retenue. Une chose qui est aussi indispensable que bien venue. Dur d’imaginer un Logan PG13, sans une goutte de sang comme pour l’opus précédent. Dans cet univers (et dans ceux que j’ai cité précédemment), la violence n’est pas un outil que l’on sort “au cas où”, c’est quelque chose de rampant. Que tous les personnages portent dans leurs histoires respectives et dans leur quotidien.

Et c’est pour tout cela que Logan est une merveille. Ce qu’il raconte est aussi important que la façon dont il le raconte. C’est un condensé de l’histoire du cinéma Américain. Il passe par le western, la science-fiction, le road-movie, le film de super-héros… Ce film, c’est tout ce que l’Amérique aime raconter d’elle même. Mais décide d’utiliser ces codes pour en faire quelque chose de violent, de critique. De crépusculaire.

Une citation résume et conclut parfaitement mon propos sur le crépuscule des mythes. Elle se trouve dans un western de 1962, réalisé par John Ford, “L’Homme qui Tua Liberty Valance“. A la fin du film, un journaliste décide de ne pas publier un article. Pour que l’Histoire ne retienne que l’exploit fictif d’un homme qui n’avait en réalité rien fait. Pour ne pas toucher au mythe. Et déclare:

« On est dans l’Ouest, ici: Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende »

 

 

Logan, James Mangold, 2016
Red Dead Redemption, Rockstar San Diego, 2010
Impitoyable, Clint Eastwood, 1996
L’Homme qui Tua Liberty Valance, John Ford, 1962
LE BRIS, Louis. Le Western: Grandeur ou décadence d’un mythe, L’Harmattan, 2012.
Pour tout ce qui touche à Buffalo Bill, merci à mon Professeur d’Histoire Culturelle de l’Université de Sherbrooke, grand spécialiste du sujet, pour ses conseils.

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